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Madame B et les rognons... | 02 mars 2007

La vie est parfois assez fantaisiste et durant l'écriture des « Ailes de Giacomo », j'ai été confronté à des situations souvent étonnantes. Je fus alors hébergé et logé suivant ce que le destin me proposait et c'est dans les conditions suivantes que je fis véritablement connaissance de ma nouvelle logeuse. Régine B., soixante-dix-huit ans au jus. Nous étions en Septembre et elle venait de rentrer de son pied-à-terre, à Deauville où elle avait passé l'été. J'appris plus tard qu'il s'agissait d'une pièce sans chauffage ni eau chaude et tout aussi crasseuse qu'un pot de chambre. Pour se l'offrir, elle sous-louait au prix de trois cents euros chacune, les trois chambres de son appartement parisien à des étudiants étrangers, des artistes, des émigrés sans papiers, où des évadés de la vie dont je faisais partie. Toujours à des hommes, blancs. Je compris ensuite que la nymphomanie n'a pas d'âge.

L

'appartement était vieux, et la moisissure sur les murs semblait vouloir vous engloutir à jamais. Pour y pénétrer il fallait franchir une première porte blindée puis une seconde équipée de trois verrous. Les divergences fréquentes que Régine B. avait avec ses locataires l'avaient obligée à fortifier l'accès. Au bout d'un long couloir vide et poussiéreux, ma chambre était composée de lattes de parquet usées et blanchies qui se décollaient, d'un lit dont le matelas trop mou avait dû accueillir en son temps des colonies entières de punaises, et au fond des 4 mètres carrés, on trouvait deux tréteaux sur lesquels était posée une planche vérolée par les trous de cigarettes. Une armoire normande ayant probablement appartenu à Guillaume le Conquérant jouxtait mon lit et Madame B. avait eu l'obligeance de m'y céder deux étagères sur lesquelles je pouvais ranger mon second jeans, mes T-Shirt, mes deux pulls, ainsi que caleçons et chaussettes. Pour accéder à ce palais, je devais passer par la salle de bain car un architecte inventif pensait probablement qu'un accès direct par le couloir était anti-hygiénique. Pourquoi ne pas faire l'entrée directement par la façade, non plus ?

Bruno était un petit homme de trente ans au crâne rasé, aux yeux toujours ronds comme des calots, qui reflétaient un mélange de bêtise congénitale, de gentillesse, et de cette considération émouvante qu'ont les analphabètes devant ceux qu'ils estiment supérieurs. Il avait toujours l'air d'être devant des problèmes insolubles quand on lui parlait. Sans véritable famille, convoyeur de taxis vides de métier, il était l'amant plus ou moins consentant de la vieille.
Ce soir là, ne voulant surtout pas en être acteur, je du néanmoins être le spectateur, philosophe, d'une des comédies dont Madame B. était coutumière :
- T'es qu'un gros connard, j'en ai rencontré des cons, mais des comme toi, ça jamais ! hurla Madame B. en replaçant d'un geste sec son dentier dans sa bouche fanée.
- Mais, pourquoi je suis là? J'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard! répondit Bruno.
- J'me demande bien comment on peut être aussi con, continua-t-elle en tapant d'un poing ridé sur la porte d'entrée.
- Mais pourquoi je suis là? j'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard!

- Oh, oh,oh, bah, retourne zy chez toi, puisque tu y es si bien! beugla la vieille, en refermant les pans de la robe de chambre qui lui arrivaient à mi-cuisse, laissant découvert le haut des bas filés qui habillaient des jambes pas plus épaisses que des poteaux télégraphiques,
- Mais pourquoi je suis là? J'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard! repeta Bruno comme un repentant se parle à lui-même.
- oh,oh,oh, mais, j'te le dis, dégage, des mecs comme toi, j'en ai pas besoin.

- J'vais y aller chez moi! Parce que j'ai un chez moi! J'suis peinard chez moi! répéta le bonhomme.
- Oh,oh,oh, et t'y fera quoi, hein? Chez toi? Reste donc ici, et sois un peu gentil.
- Mais pourquoi je suis là? J'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard! Mais, pourquoi je suis là ? sembla-t-il s'entêter.
- Oh, oh oh, ta gueule! hurla-t-elle pleine de mépris. Viens donc te coucher! Viens être gentil, pas la peine d'avoir eu cette chienne de vie, si j'ai pas de câlins.

Plus guidé par la faim que par le sexe gérontologique, Bruno enfila son tablier de cuisine et fit cuire, sur l'antique cuisinière graisseuse, les rognons qu'ils restaient dans la poêle noircie par des décennies de bons et loyaux services et jamais nettoyée convenablement. Tandis que ma logeuse s'installa sur son canapé en velours passé dans ce que j'appelais « ses appartements » - en réalité, le salon en face de la cuisine dans un appartement de trois pièces des HLM de la ville de Paris - il continua à répéter la même phrase au moins vingt fois : « Mais pourquoi je suis là ? J'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard ! ».
- Oh, oh, oh, mais je te le dis d'y aller, qu'est-ce tu fous encore ici ? Laches tes rognons, et viens donc me montrer les tiens !
- J'ai faim ! Cinq minutes ! Mais pourquoi je suis là? J'ai un chez moi. J'suis tranquille chez moi, peinard!
- Oh, oh,oh, arrête donc un peu, souffla t-elle la voix tout à coup roucouleuse.
Je la vis regarder le chien allongé qui lui faisait face, un epagneul breton. Elle lui fit de gentilles œillades puis se leva pour lui donner de gentilles caresses. Elle avait l'air d'attendre que cet entêté de cabot bouge au moins la queue pour la remercier. Ce qui aurait été pour le moins surprenant vu que le chienchien était empaillé depuis au moins quinze ans.

- Mais pourquoi je suis là? sembla-t-il demander à present aux rognons.
- Oh, oh, oh, Arrête donc un peu de manger ! Voilà, tu rentres ici et tu manges ! T'es bon qu'à ça!

Les hurlements de Madame B. couvraient à présent le son de la télévision qu'elle venait d'allumer. Elle ordonna de nouveau à Bruno de venir se coucher. Le locataire colombien de la chambre d'en face monta le son de sa chaîne hi-fi afin que la salsa couvrît les fracas discordants, et je vis alors la vieille surgir en furie de ses appartements, entrer dans la cuisine, saisir la poêle sur le feu en tonitruant « le salaud de nègre, y va baisser sa musique, le con ! », tandis que je perçu Bruno s'exclamer, dépité : « Mes rognons !? He mes rognons, y-a les rognons dans la poêle....Mais pourquoi je suis là...etc. ». En trois pas, elle rappliqua au fond du couloir, se mit à frapper la porte de la chambre du Colombien à grands coups de poêle, envoyant planer les rognons de Bruno qui retombaient autour d'elle comme une pluie de grêlons adipeux. Elle tonnait, les yeux exorbités : « Tu vas baisser ta musique, connard ! Tu te crois où ? T'es pas chez toi ici ! », bien qu'il payât son loyer chaque mois sans retard. Le Sud-américain ouvrit sa porte d'un geste sec. Sous la surprise, elle recula d'un pas en le menaçant de l'ustensile de cuisine qu'elle brandissait à présent au-dessus de sa tête. Il baissa son caleçon et lui montra ses testicules en hurlant à son tour un truc en espagnol que je ne compris pas.

Le tapage, souvent nocturne, que Madame B. pouvait déclencher en fonction de ses humeurs changeantes rendait la vie de ses locataires impossible si bien que sa clientèle était en perpétuel renouvellement et je me demande encore comment je pus y rester plus d'un an. Probablement était-ce le prix à payer, le sacrifice pour finir mon roman alors que j'étais sans le sou.

 


 

 

Publié par nolhart à 12:48:25 dans Journal | Commentaires (0) |

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