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Extrait premier chapitre | 08 janvier 2007

  J'ai pris position sur la ligne de départ prématurément. Je suis sorti trop tôt du vestiaire. Six mois à peine. J'ai dû rester dans les starting-blocks plus de trois mois. Un trimestre entier à lutter pour survivre dans une petite boîte en verre au confort précaire. Trente-sept degrés et quatre-vingt-dix jours pour prendre du volume, pour atteindre le poids nécessaire à la grande exploration. Forcément, prématuré à ce point-là, la vie ne pesait pas lourd, et moi non plus. Deux jours après ma naissance, mon poids n'était plus que de neuf cents grammes. Un petit rôti. Tellement frêle qu'un prêtre est venu m'administrer l'extrême-onction. Pas encore vivant et déjà quasi mort !
Le sacrement de l'Onction des malades est conféré aux personnes en très grand danger, en les oignant sur le front et sur les mains avec de l'huile dûment bénite.
Me concernant, le médecin ayant interdit au prêtre de me toucher, celui-ci a dû se contenter de faire des taches de graisse sur ma couveuse. Une vraie friteuse. L'homme d'église a prononcé une seule fois, comme s'en est l'obligation :

- Per istam sanctam unctionem et suam piissimam misericordiam adiuvet te Dominus gratia Spiritus Sancti, ut a peccatis liberatum te salvet atque propitius allevet !
1

Mais lorsqu'un nouveau-né reçoit le sacrement des malades, c'est une sonnette résonnant chez Gabriel. Un ange gardien est immédiatement délégué sur place, au cas où l'enfant ne trouverait pas la volonté de vivre. Le cavalier céleste devra conduire le bébé vers les archanges et lui éviter de se perdre dans les limbes. Parce que sans guide, il n'aurait aucune chance de trouver tout seul la porte du paradis et Dieu ne peut pas abandonner un innocent à une errance sans fin. Mais le rôle de l'ange est avant tout de l'aider à s'en sortir et à acquérir une solide formation. À défaut, trop petit pour être jugé, le bambin ne pourra devenir qu'un ange de représentation. Ce sont ceux que nous admirons sur les vitraux des églises ou sur le plafond de la Chapelle Sixtine.

Une voix grave à l'accent italien murmure doucement près de moi. Elle m'est délicieuse à l'oreille.

- « Mitto agelum meum ante te »,2 a dit Michel ! Tu ne dois pas craquer, accroche-toi ! Tu vas devenir écrivain, me chuchote-t-elle.

Je le vois. Il est plutôt grand, bel homme, le visage carré, le cheveu jais, l'œil noir, il porte un costume de soie grise, élégance d'un autre siècle, et une chemise blanche. Il lisse de grandes ailes blanches qui lui tombent dans le bas du dos.

-
Qui es-tu ? je demande en le fixant avec les sourcils au plafond.
-
Je suis ton Ange Gardien, me répond le bellâtre avec un sourire charmeur.

Je reprends la respiration que j'avais interrompue durant quelques minutes.

-
Où est ma mère ?
-
Pas loin, juste à côté.
-
Hier, quand ils m'ont amené ici, une femme en blanc a dit que je ressemblais aux anges qui étaient sur un tableau accroché sur un mur dans un couloir. Ils avaient bien des ailes, mais ils étaient plus jeunes...le visage rond, plus enfantin, les cheveux blonds. Tu ne leurs ressembles pas.
Penché sur ma couveuse, il m'explique :
-
Nous prenons l'apparence que nous voulons et pour me présenter à toi, j'ai choisi de reprendre celle de mes trente ans. Epoque de mon apogée. Juste pour te donner l'envie de grandir car si tu te laisses aller à mourir maintenant tu deviendras un ange comme tu les as vus, blond bouclé avec une harpe à la main ou une trompette. Ou bien encore avec un arc distillant tes flèches aux couples d'amoureux. Boulot, métro, dodo. Tu poseras pour l'éternité : Titien, Donatello, Conegliano...
-
Donate quoi ? Coneto quoi ?
-
Donatello, Conegliano. Des peintres Vénitiens, Florentins. Le tableau que tu as vu est probablement signé par l'un d'eux. Ils ont martyrisé, au nom de l‘art, pas mal de chérubins. Ne pas bouger pendant des heures donne des crampes terribles. Tu auras à jamais la fesse molle et le jambonneau potelé.
-
Désolé, je n'y connais pas grand-chose, mais vraiment, tu n'as rien des anges que les Florentins peignaient sur leurs fresques.
-
Cesse de m'interrompre s'il te plait, me dit-il d'une voix grave. Tu as beaucoup plus drôle à faire que de mourir. Tu seras grand, fort, beau, et pas plus idiot que la moyenne de tes congénères. J'en ai reçu l'assurance en haut lieu, alors mon jeune ami, tu dois vivre sinon, je devrais t'accompagner là-haut et si tu meurs, on me donnera la garde d'une ouvrière du Pérou ou Dieu sait quoi. Elle fabriquera des chaussures à l'usine toute la journée et ma principale préoccupation sera de veiller à ce qu'elle ne se pique pas avec l'aiguille pour lui éviter le tétanos. Elle n'écoutera rien des intuitions que je lui enverrai. Levée à cinq heures, travail à la chaîne jusqu'au soir, une soupe de haricots puis au lit. Trop fatiguée pour rêver. Et rebelote le lendemain. Remarque, elle ne pourra pas faire autrement, son salaire servira juste à nourrir ses frères et sœurs, puis ensuite ses propres enfants. Elle décédera sans être jamais sortie de son village. Moi, j'aime les plaisirs, les arts, les femmes, et les voyages. Alors, s'il te plait, fais un effort. Cramponne-toi, tu verrais les jambes des filles en cette saison, un régal. Elles sont cuivrées comme de l'or, leurs yeux sont des diamants remplis de soleil, leurs visages éclatent de toute la chaleur de leurs envies.

Il s'interrompt, songeur, visiblement plongé dans sa mémoire. Après un court instant, il reprend, autoritaire, raide comme la justice.

-
Et puis, tu dois absolument goûter le vin, les gibiers, le pâté de macaronis, le foie d'anguille...
-
Ah ? Le foie d'anguille ?
-
Au fait, je me présente. Mon nom est Giacomo Giovanni Casanova, chevalier de Seingalt, pour te servir, conclut-t-il en se courbant légèrement vers l'avant.

Je l'observe un peu étonné, il me laisse un peu dubitatif. Il ne fait pas très sérieux avec son accent italien. Comme s'il avait deviné mes pensées, il reprend sur le ton de la confidence :

-
Je t'avoue qu'ils ont longuement délibéré avant de m'accorder mes ailes. J'ai toujours eu la foi et j'en ai, à maintes reprises, donné des preuves flagrantes. N'ai-je pas servi le seigneur ? N'ai-je pas été abbé ? J'ai assisté Béline, mon premier amour, atteinte de la petite vérole que tout le monde avait laissé seule, à mon péril puisque j'en ai gardé des traces sur le visage toute ma vie. J'ai sauvé le sénateur Bagradin à Venise, et tant d'autres actes que l'humilité me défend d'énumérer. Toutefois, je t'accorde que certains de mes écarts ont été jugés durement. Et, si depuis ma mort tu n'es que ma première mission, je ne te le cacherais pas : c'est que j'ai passé quelques siècles au purgatoire afin d'y expier mes péchés. Mais les expériences de ma vie sont finalement apparues à mes juges comme de réels atouts pour accomplir cette mission de protection qui demande un peu d'expérience. Blaise Cendras n'a-t-il pas écrit sur moi que je connaissais tout le monde ? Les gens et les choses, la façon de vivre dans les différents pays d'Europe ? Les routes des hostelleries ou des châteaux, les bordels, les tripots, les chambrières n'ont pas de secret pour moi, pas plus que les filles de banquiers, l'impératrice de Russie ou la reine de France que j'ai interviewé. La police s'est parfois méprise sur mon compte en pensant que j'étais un escroc, mais je fréquentais aussi bien les salons, que les chanteuses d'opéra. J'ai vécu en philosophe, mais je suis mort en chrétien. Et puis, le premier commandement n'est-il pas « aime les autres comme toi-même » ? Or, j'ai aimé les autres bien plus que moi-même, je n'ai jamais cherché qu'à faire le bien. J'étais à tu et à toi avec les ouvriers et les artisans, avec le prince de Ligne ou l'abbé de Bernis.

Puis, poursuivant d'une voix ferme, sûr de son fait, il me prédit :

-
Tu seras écrivain ! D'ailleurs ce n'est pas par hasard que l'on t'a confié à moi. J'ai moi-même commis quelques ouvrages restés dans la littérature comme des empreintes de mon époque. « Les hommes et les amours remarquables sont sauvés par les poètes et les écrivains de l'oubli plus impitoyable que la mort ». L'Arioste.
- L'Ari quoi ?

- L'Arioste, le plus grand poète d'Italie, enfin selon moi, dit-il la main sur le cœur.

Je ne vais probablement pas m'embêter et ma vie peut être assez marrante avec une telle sentinelle, mais lorsqu'on est bébé, on braille, on pisse et on mange. Et là, j'ai faim.








1 Par cette onction sainte, que le Seigneur, en sa grande bonté vous réconforte par la grâce de l'Esprit Saint. Ainsi, vous ayant libéré de tous péchés, qu'il vous sauve et vous relève

2 J'envoie mon ange devant toi


© Stéphane Nolhart - Tous droits réservés

Publié par nolhart à 16:05:38 dans Extrait | Commentaires (0) |

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