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Je ne sais pas si vous avez remarqué comme la même nouvelle peut affecter deux êtres de façon totalement différente. Par exemple, lorsque j'évoque un steak tranché dans une bonne vieille charolaise, et bien j'ai constaté que mon amoureuse, végétarienne, restait parfaitement de marbre, alors que le chien de ma sœur allume un regard quasi intelligent à l'appel de la même tranche de viande.
Ce dimanche soir là, je finissais juste de chanter à tue-tête le Arc han hadiskan, (chant traditionnel breton qui s'interprète en binôme sans bombarde ni biniou sous la douche) quand mon amoureuse abandonna le canon pour me dire ton le plus neutre, le genre que l'on adopte quand on va chercher le pain :
- Tiens, tu as un mail !
- Ah ? Me contentai-je de répondre en m'essuyant le dos.
- Il vient de Pietra Liuzzo,Editrice, ajouta-t-elle sur le même ton monocorde.
Voilà une des manières de ressentir les événements de façon totalement différentes. Moi, ces mots me firent sauter d'un seul bon de la salle de bain à la chambre distante de cinq à six mètres. Je n'ai pas le souvenir d'avoir touché le sol entre les deux. Un véritable chat. Alors que le chien de ma sœur serait probablement resté à examiner ses ronflements. Bon, je pense que si j'avais vécu au Moyen Age, au temps où avec un bon enchanteur dans votre poche vous ne pouviez pas jeter un manuscrit par la fenêtre sans qu'il ne tombe sur la tête du premier éditeur franciscain venu qui vous publiait sur le champs grâce à la machine de Gutenberg fraîchement livrée ; j'aurai simplement dit « Tiens, je vais être édité ! ». Mais de nos jours, on a tendance à perdre cette foi enfantine dans les éditeurs, et je mentirai en disant que je ne fus pas surpris.
Bonjour,
J'ai le plaisir de vous annoncer que votre livre « Les ailes de Giacomo » a été retenu, à l'unanimité par notre comité de lecture.
Un roman très prenant du début à la fin écrit d'une plume claire et intéressante. Une idée originale d'y inclure « Casanova G. ».
Votre livre peut donc être publié par notre maison d'édition « Pietra Liuzzo Editions », courant 2007.
A la lecture, mes cheveux ont hirsuté, et moi-même j'ai chair-de-poulé, et vous pourrez faire le tour de tous les bars de nuit de Paris, vous ne trouverez pas grand monde pour vous dire que Stéphane Nolhart est du genre à chair-de-pouler pour un oui ou pour un non. Je n'ai pas le chair-de-poulage fréquent, et je n'hirsute mes cheveux que dans les grandes occasions. Mais à cet instant, j'ai eu le sentiment qu'un petit plaisantin avait soudain retiré mon cerveau pour le substituer à une confiture sucrée tout à fait inadéquate. Je restais là, sans voix, comme la poupée du ventriloque quand le ventriloque est parti au bar du coin.
Ainsi, « Les ailes de Giacomo » allait être publié par un éditeur, un vrai, un qui prend des risques par amour des auteurs, de leurs œuvres, et qui plus est, s'inscrit résolument contre l'arnaque des éditions à compte d'auteurs.
Une fois le chair-de-poulage (activité dont j'ai le secret) passé,j'ai emmené mon amoureuse boire un verre pour fêter ça, au bar du coin, celui des ventriloques.
Je me suis jeté sur toutes bières qui passaient devant moi comme un phoque se jette sur les poissons qu'on lui lance (je crois que je poussais les même cris). Au stade cinq de la cuite, j'ai demandé au barman :
- Est-ce que vous connaissez Sardine Lienvase ?
- Non.
- Et Viveair Nezgile ? Halepipe zelepv ? et Cheminee Amiralut ?
- Non plus, c'est des trucs que vous voulez boire ?
- Mais enfin, Echancrure Paletrein ? et Frelon Renecrigo ? Et Pierre Roux ? et Anorak Bichelionvin ? et le Merle Moqueur ? et Hangar Nuquednmui ? Valise Balleselun ? Arsenic Ancrefoin ? et Eveil Herospoilu ? Avril Emoibas ? Charpi Totalevin ? Cerf Nerfrizdele ? Consulat Lachepape ?
- Vous êtes complètement farci, la bière remonte sur les cordes vocales ?
- Mais tout de même ! Tuner Abbechas ? Ca vous dit quand même quelque chose, non ?
- Non et non, je ne connais pas de Tuner Abbechas ! C'est un produit chimique ?
- Presque, faut pas le mélanger avec de l'eau...c'est un tord de ne pas le connaître, de ne pas les connaître, tous ! ! tonnai-je avant de finir mon bock.
- Ce sont des gens ? il a demandé bêtement !
- Oui, des spécimens à qui je voulais dire cirem.
- Cirem ? inquisitive-t-il les yeux dans ma bière.- Cirem est l'anagramme de merci,comme Sardine Lienvase ou Tuner Abbechas sont aussi des transpositions, a affirmé à son tour le ventriloque de l'autre bout du bar.
- Et ils sont comment tous ces gens ? a demandé le barman.
- Ils sont humains !a répondu le chien de ma sœur !
J'ai enfoui mon visage entre mes mains et mon amoureuse m'a tendu un mouchoir en papier.
Publié par nolhart à 21:07:41 dans Remerciements | Commentaires (3) | Permaliens
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